Les mécanismes de la société de contrôle : de l’espace public à l’espace commun

A partir de 1975, Beyrouth passe par trois étapes : la communautarisation du territoire dès le début des conflits en 1975, la mise en place de dispositifs de repérage social par la suite, et la privatisation des espaces publics depuis le début de la reconstruction en 1993.

Dans un premier temps, la communautarisation du territoire a permis d’établir des associations quasi-systématiques entre les différentes zones de la ville et les identités collectives qui les occupent. Si la communautarisation a – dans une certaine mesure et à un moment donné – traduit des volontés séparatistes, elle reste en grande partie le résultat de déplacements forcés de populations, visant à simplifier la tâche de contrôle et de protection par les différentes factions armées prenant part au conflit. Les habitants d’une enclave sont connus, et le contrôle s’effectue lors du déplacement entre les différents sous-territoires au moyen de check-points armés. Dans les années 1990, les populations déplacées s’ancrent dans leurs nouveaux territoires, et la majorité des propriétés abandonnées est illégalement appropriée par de nouveaux usagers.  Exception faite du centre-ville exproprié par Solidere [1], la géographie urbaine ainsi produite par les conflits ne se dissout pas à leur fin : elle possède une inertie qui perpétue les associations territoire-identité plusieurs années après la fin des conflits. A la fin de quinze ans de conflits, d’homogénéisation de quartiers et de déplacements limités, le rétablissement de la mixité communautaire s’opère lentement et selon des clivages économiques de plus en plus prononcés.

D’autres dispositifs s’inscrivent dans la continuité de cette forme de contrôle : Les multiples méfiances générées par les conflits engendrent différents degrés de retour à certaines traditions claniques. Il s’agit principalement de la connaissance du voisinage par opposition à l’anonymat urbain, soit le repérage social. Des sous-territoires constamment surveillés sont ainsi produits. L’homogénéisation des enclaves facilite la mise en place de dispositifs de contrôle par les subalternes plus ou moins perceptibles des différents pouvoirs politiques résidant dans ces quartiers, voire par les habitants civils. Le quartier se rapproche ainsi d’un dispositif de contrôle et de surveillance panoptique [2] quasiment inaperçu qui se manifeste lors d’incidents sécuritaires. L’exemple des multiples attaques contre des citoyens Syriens non armés – dont certains sont réfugiés – à Beyrouth en Août 2014 [3] manifeste les initiatives privées de surveillance et de « protection » des quartiers par leurs résidents, à l’image des milices de 1975-1990.

Bilal Khbeiz décrit le statut de l’habitant-gardien en temps de crise :

« Pour cette raison, ses voisins doivent perdre leur profondeur de sorte à ce qu’il soit rassuré quant à leurs intentions cachées. Il rejette catégoriquement tout type d’étranger et toutes les personnes extérieures à moins qu’ils soient uniquement de passage dans son quartier, il ferme la frontière avec les quartiers adjacents et s’abstient de former toute sorte de relation communicative avec eux. »

Khbeiz Bilal, « Explosions and cities : the power of illusion » in Going public ’06 : Atlante Mediterraneo, aMAZElab, 2006 pp.61-75. Traduction par l’auteur.

Effectivement, la menace (réelle ou fictive) de la crise sécuritaire affecte les rapports interpersonnels. Ces derniers prennent alors la forme de surveillance et de contrôle autogéré, démontrant l’agencement serré des relations sociales et de voisinage au sein de l’enclave.
Selon ces mécanismes, l’anonymat des résidents devient impossible et indésirable, considéré comme une menace à la sécurité interne du quartier. Seul le passant n’est pas assujetti à ce repérage, mais il est tout de même identifié : externe, inconnu, mais surtout passager donc inoffensif. Ainsi, seule la mobilité justifie l’anonymat et accorde une légitimité au passant : l’inconnu n’est pas surveillé car il est de passage, il peut être là précisément parce qu’il n’est pas là. Ricœur aborde la question en ces termes :

« A vrai dire, il est toujours possible, souvent urgent, de se déplacer, au risque d’être ce passager, ce randonneur, ce flâneur, ce vagabond, cet errant que la culture contemporaine éclatée à la fois met en mouvement et paralyse. »

Ricoeur Paul, “Histoire/épistémologie” in La Mémoire, l’histoire, l’oubli, 2003, Seuils, p.185

Cependant, la question du mouvement qui accorde une légitimité opère non seulement à l’échelle de l’individu, mais aussi à l’échelle de la ville : Toute activité immobile dans l’espace public est perçue douteuse par l’habitant-gardien. Cette suspicion de l’occupation statique de l’espace par l’Autre est souvent considérée comme une séquelle des incidents sécuritaires en milieu urbain, justifiant ainsi les modalités de repérage social.  Paradoxalement, la chronologie de ces évènements démontre l’usage répétitif de véhicules en mouvement lors d’attentats. Nous sommes menés à conclure que les dynamiques spatiales des guerres de 1975-1990 subsistent de manière irrationnelle après les conflits, indiquant un temps de décalage du rétablissement du rapport de l’individu au territoire, si un rétablissement est en effet possible.

« Il y a des quartiers où on n’aime pas se balader. Surtout là où on se sent contrôlé, suivi. On ne peut pas demander sa route sans se sentir observé. Il y a des quartiers résidentiels d’un groupe déterminé, alors je passe autour car il appartient à une communauté. Sinon dans le reste de la ville, on circule».

ECM, enquête

«  Lorsqu’une guerre s’achève, on vit obsédé par son retour, et ce type d’existence laisse des traces visibles sur la ville et sur la vie qui s’y déroule. La vie prudente et la peur incessante du futur, la méfiance de l’étranger et de « l’autre » poussent la vie sous l’ombre des conditions de guerre bien après la fin officielle de la guerre. »

Khbeiz Bilal, « Explosions and cities : the power of illusion » in Going public ’06 : Atlante Mediterraneo, aMAZElab, 2006 pp.61-75. Traduction par l’auteur.

Moins explicitement, un troisième mécanisme se superpose à ces formes de contrôle dans l’espace public : la privatisation. Dans un sens propre, il peut s’agir de l’acquisition du bien public par une entité privée comme dans le cas du centre-ville de Beyrouth et de plusieurs segments du front de mer. Dans un sens figuré, la privatisation passe par la restriction de l’accès à un public étroit, strictement contrôlé, privé, comme dans le cas du Bois des Pins.
Dans le premier cas, la privatisation par des individus ou des entreprises privées instaure une série de restrictions d’usage. Les projets de développement privés fonctionnent selon un modèle économique néolibéral, avec peu de contrôle légal en faveur du citoyen, et introduisent des séries de limitations. Des projets comme la Place de l’Étoile, les Souks de Beyrouth, Zaitunay Bay, et celui prévu pour la plage de Daliet el Raouche [4] dénaturent la qualité publique originelle des lieux sur lesquels ils empiètent. C’est ainsi que plusieurs espaces publics côtiers ont été privatisés et construits, ou encore en cours de construction, déplaçant des communautés de pêcheurs et de citadins de classe populaire qui fréquentaient les lieux depuis plus de 50 ans. De même, la station ferroviaire désaffectée de Mar Mikhael s’est reconvertie en un bar destiné à la classe moyenne élevée [5], participant à la gentrification et l’augmentation des loyers dans un quartier de métiers et d’artisans.

En effet, la privatisation des espaces publics accorde aux grands acteurs économiques (et souvent politiques) l’autorité de dicter des comportements, de policer des expressions identitaires, d’exiger la soumission aux règlements – aussi arbitraires soient-ils –  de se réserver l’autorité de contrôler l’accès et le droit au lieu, et le pouvoir d’empêcher toute revendication politique. La commercialisation participe à cet environnement restrictif et dépolitisé en théâtralisant l’activité liée au lieu et en introduisant le facteur économique. Accessibles uniquement à la classe moyenne élevée, voire à la classe riche, les espaces de consommation qui viennent remplacer des espaces librement accessibles sont économiquement ségrégatifs. Soumis à cet ensemble de règles et restrictions, l’individu se trouve contraint, dans un espace faussement libre, de justifier sa présence en en s’alignant au mode de vie consumériste imposé par ces pratiques.

Si « Le théâtre et l’espace public sont des lieux où se déroulent des conflits » [6], l’absence de conflit dans ces espaces contrôlés signale leur dysfonctionnement en tant qu’espaces publics. Comme le souligne Lefebvre [7], la pratique des espaces publics de la ville devrait permettre aux citadins de s’approprier la ville et de prendre part aux processus de son développement. Il avertit dans le cas opposé de l’abandon du droit à la ville et au domaine public. Les différentes formes de contrôle ancrées dans un système capitaliste visent ainsi à produire des citadins déconnectés et inconscients de leurs droits, de leur ville, passifs et consuméristes, dépourvus de leur dimension agonistique [8]. L’espace public né de ces mécanismes est également dépourvu de sa dimension politique (politique en tant que négociation d’un espace relationnel, selon Hannah Arendt et Michel Lussault [9]), réduit à ses qualités esthétiques et à sa valeur spéculative. Certes, les espaces publics connaissent une dépolitisation à l’échelle globale, dans le sens qu’ils perdent leur rôle formateur d’opinion politique, tel que l’argumente Ash Amin [10]. Toutefois, des espaces de coprésence, de densité, d’altérité et de sérendipité continuent à exister, et comprennent une dimension politique-relationnelle inhérente malgré le report de leur caractère politique-civique envers des sites parallèles tels que les institutions éducatives et la sphère privée. Comme l’explique Amin (2006), si l’espace public perd de son poids dans la construction d’une opinion et d’un engagement politiques actifs, il permet tout de même le développement de sociabilités, de liens faibles, d’une conscience du « bien commun », de valeurs civiques, et demeure ainsi une composante essentielle de l’urbanité. Par ailleurs, Etienne Tassin confirme cette conception lorsqu’il déclare le domaine public comme condition de possibilité du monde commun [11].

Or, dans le cas de Beyrouth, nous apprenons que même ces espaces relationnels se font de plus en plus rares.  S’appuyant sur les fractures socio-politiques  à l’issu des conflits, les stratégies de développement urbain ainsi que les multiples attaques contre les espaces publics de la ville trahissent une politique de division et de contrôle qui chercherait à diminuer l’exposition à l’altérité et les espaces de contact non régulé entre les citoyens. Sous le prétexte de vouloir éviter le conflit intercommunautaire présenté comme un danger perpétuel et imminent, ces stratégies ont pour conséquence directe (et délibérée ?) d’empêcher la formation d’une société civile qui aurait éventuellement la capacité de faire face aux forces économiques, aux politiques néolibérales et aux stratégies de contrôle social (communautaires, privées et publiques) qui façonnent la ville élitiste d’aujourd’hui.

Selon Arendt, ces stratégies d’élimination de l’espace public (tel que nous l’entendons) sont typiques des systèmes totalitaires ou dictatoriaux et sont en réalité une destruction du monde commun [12] que Tassin appelle « l’entreprise d’une désolation – loneliness –, d’une éradication de l’homme de tout sol, et donc de l’effacement de ce qui lie les hommes, par suppression des intervalles mondains et des lieux communs » [13]. Par ailleurs, le prétexte qui sert à justifier ces entreprises de désolation est le même: la « restitution d’une identité nationale, raciale, culturelle ou confessionnelle menacée ». Tassin explicite cette relation dialectique selon laquelle le monde commun, dont le domaine public est la condition de possibilité, est lui-même « condition de possibilité d’une polis, de l’institution d’un espace public et, en même temps, que c’est seulement l’institution de cet espace qui rend possible un monde commun, que c’est seulement à condition d’un domaine public que le monde peut être commun » [14]. L’absence de l’espace public est ainsi à la fois cause et conséquence de l’absence du monde commun qui se manifesterait en une société civile.

L’espace public aménagé étant de plus en plus unidimensionnel, les différents conflits de la société sont ainsi évités avant même qu’ils ne puissent se manifester : l’espace public aménagé ne reflète aucunement la composition et les enjeux de la société contemporaine. Une ville qui refoule ses antagonismes en les isolant des espaces publics peut-elle continuer à fonctionner ?

Les mutations qui affectent les espaces publics traditionnels de la ville entrainent-elles une disparition des pratiques socio-spatiales de ces espaces ou reportent-elles ces pratiques vers de nouveaux sites ?

« Dès lors, le caractère réellement public d’un lieu pose problème, dans la mesure où poser un tel cadre de coexistence exige que les usagers y circulent sans se l’approprier. Ou du moins, se l’approprier, mais sur la base de nouveaux critères, communs à l’ensemble de ces usagers, et non plus propres à un groupe ethnique ou religieux. L’espace public doit donc permettre l’expression des différences sans que ces dernières deviennent revendicatrices d’une appropriation exclusive de l’espace. Or, comment faire coexister au même endroit une mosaïque de communautés, à l’attachement territorial marqué, sans que cela n’entraîne l’implosion de la ville? »

Delage Aurélie, « La rue : espace public, quel(s) public(s) ? », Tracés. Revue de Sciences humaines

Par un mécanisme de redistribution des publics et de leurs pratiques, la ville semble éviter l’implosion prédite par Delage et esquivée par la mise en place de modalités de contrôle et de ségrégation. Ainsi, l’espace public et ses pratiques sont transposés vers des espaces communs situés au sein de quartiers – jardins, terrains vagues, espaces abandonnés. Ces espaces, généralement occupés par une communauté dominante, cessent alors d’être des espaces publics.

« Si la communauté est par définition homogène, le domaine public est par définition hétérogène. L’espace public est impropre; et en ce sens, uniquement, il peut être dit «commun». Pourtant, si l’espace public ne peut se confondre avec un espace commun, le principe communautaire peut, lui, envahir l’espace public au point de le détruire. Car il ne peut le faire que de façon hégémonique, impériale, en le colonisant. C’est qu’alors, en effet, en s’imposant, une communauté de monde particulière impose au domaine public un ordre de convictions et de valeurs par définition privées qui, quelles qu’elles soient, ruinent, par leur seule prétention à soumettre ce domaine au critère de l’authenticité, l’impropriété fondamentale de l’espace public et son hétérogénéité constitutive »

Tassin Etienne, « Espace commun ou espace public ? L’antagonisme de la communauté et de la publicité », Hermès, La Revue 1992/1 (n° 10), p. 23-37

Deux contraintes majeures semblent s’opposer à la perméabilité de ces lieux aux non-résidents : D’une part, leur distance au réseau de mobilité participe à restreindre la diversité de leurs usagers aux résidents du quartier, provenant de sphères sociales relativement proches. D’autre part, il s’agit d’espaces statiques contenus dans les quartiers, ce qui limite l’accessibilité de ces lieux par un public externe, ne serait-ce que par le temps de déplacement ou par appréhension du repérage social. A la différence d’un espace public, l’espace commun, opérant à l’échelle du quartier, ne peut donner à voir un échantillon de la ville, de ses usagers et des rapports de pouvoir. Dans ce contexte particulier, les dynamiques identitaires tendent à supprimer le droit individuel à l’espace urbain, valorisant l’expression et la pratique communautaires. Toutefois, par opposition aux espaces privatisés, l’espace commun reste accessible aux publics marginalisés par les espaces commercialisés de la ville et permet la survie de pratiques non-consuméristes. Ces espaces partagés, aménagés ou non, signalent une première instance de report des pratiques vers des sites satellites.
Alternativement, les pratiques subissent une déterritorialisation. C’est à dire qu’elles trouvent dans les espaces de flux des sites de survie détachés du territoire et des limites qu’il impose. Si le statut d’usager vis-à-vis de celui d’habitant permet un plus grand degré d’anonymat [15] et éventuellement une cohabitation, cette conception effectue une transposition de l’espace public en un espace en mouvement, et fait du déplacement une condition de la publicité. Ainsi, les espaces du mouvement – tel que les nœuds, trottoirs, escaliers et rues – et des spatialités émergentes de résistance reçoivent les pratiques socio-spatiales exclues de l’espace public aménagé.


1. Espaces du mouvement : la production de l’espace public

Les espaces du mouvement, comme le nœud, la rue et le trottoir, constituent par la diversité des temporalités et spatialités qu’ils accueillent, un premier site de production d’espace public. Comment observer les pratiques informelles et temporaires de ces espaces ?

De manière générale, l’appropriation des espaces du mouvement passe par l’intimisation. Cette intimisation peut prendre la forme de différents modes d’occupation de l’espace par le corps ou par la projection de traces délibérées et/ou accidentelles. Le caractère temporaire et informel de ces pratiques empêchant parfois l’observation directe, l’observation des traces d’usage acquiert une importance primordiale et accorde à ces traces le statut de signaux/d’indices.

1.1 Nœuds, rues

Une analyse des principaux nœuds de mobilité est développée dans le chapitre « Le réseau et le territoire ». Il est important de retenir de cette analyse que la publicité du lieu dans ce cas tient à plusieurs facteurs dont : l’informalité de l’organisation, la morphologie ouverte, le passage du flux congestionné, la présence d’activité et d’échange, et la diversité des acteurs de la mobilité (eux-mêmes développés dans le chapitre « les acteurs de la mobilité »).

Par analogie, les rues (et dans une certaine mesure, les routes, parmi lesquelles l’autostrade) sont le site d’une coprésence de mobilités aux métriques très contrastées – comprenant  les piétons, cyclistes, motards et automobilistes – rendue possible grâce à l’organisation informelle et la congestion.

Dans le cas des nœuds de mobilité et des rues, comme dans l’analyse des trottoirs qui suit, la dimension politique est au cœur de la pratique spatiale.

1.2 Trottoir

Seul espace (a priori) piéton, le trottoir accueille en réalité (et prioritairement) des voitures garées, les marchandises des épiceries, le jeu de backgammon des riverains, la pause-café de la couturière du coin, les vendeurs ambulants en charrette ou en camionnette, etc. Ces appropriations spontanées et simultanées des seuils traduisent d’une part le paradoxe Beyrouthin superposant l’urbain anonyme et la domesticité rurale, et manifestent d’autre part les pratiques héritées de la tradition du souk comme le suggère Jean-Claude David dans son article sur les espaces publics au Moyen-Orient [16]. L’auteur explique l’intimisation des trottoirs par les riverains et les marchands comme héritée de la tradition du souk et de ses pratiques.

« Le souk, ensemble de pratiques qui s’insèrent dans des espaces aux perspectives visuelles étroites, canalise l’ouverture, favorise la rencontre, concentre le regard et la parole. La réalité vécue de ces espaces est faite de statuts intermédiaires et hybrides, de pratiques fluctuantes. Plutôt que de frontières, les limites sont souvent des passages progressifs d’un statut à un autre, dans le temps plutôt que dans l’espace […]. Cette souplesse et cette subtilité peuvent sembler caractéristiques de situations exotiques en voie de disparition rapide : elles emblent étrangères à l’espace public défini et fabriqué par les urbanistes qui existe généralement par l’amplification des différences, la mise en évidence de limites précises, d’un contenu matériel stable. […] Ces pratiques n’ont sans doute pas totalement disparu avec l’introduction du pré-urbanisme et de l’urbanisme de réglementation et de planification. »

David Jean-Claude, « Espace public au Moyen-Orient et dans le monde arabe, entre urbanisme et pratiques citadines », Géocarrefour, Vol 77 numéro 3, pp219-224, 2002

La négociation entre l’espace intérieur privé et l’espace extérieur public, soit l’appropriation du seuil comme espace en soi, rend possible une mobilité statique mais temporelle de l’identité  à travers les différents rôles qu’elle adopte. Ce serait une forme de résistance à la disparition des pratiques et des modes de sociabilité propres aux souks. En effet, l’auteur remarque que la disparition des souks pourrait entrainer avec elle la mise en danger d’un mode de sociabilité propre à ces dispositifs.

La diversité des souks d’avant-guerre en termes de métiers, de produits, de typologies spatiales et de gammes économiques se perd lors de leur reconstruction.

La reconstruction d’un segment des souks traditionnels du centre-ville en témoigne : elle a pris la forme d’un centre commercial qui ne maintient du souk qu’une vague typologie architecturale. La consommation de luxe se substitue à la diversité des souks anciens, marquant la fin d’une sphère d’échange et de pratiques socio-spatiales. « Souk el Tayeb », un marché temporaire, a lieu toutes les semaines dans une zone extérieure du centre commercial. Il s’agit là encore d’un marché au public ciblé, soit la classe moyenne et élevée, qui peut se permettre le luxe de l’agriculture biologique organique et du commerce équitable. Cet événement qui cherche à amener dans l’espace urbain une version rebranded de cuisines traditionnelles et de produits du terroir, constitue en réalité une prolongation du window-shopping du centre commercial, qui se construit autour de l’inaccessibilité économique du produit pour une grande part des urbains. 

Un exemple radicalement différent serait le Souk du Dimanche, situé sous un pont à Jisr-el-Wati , une zone limitrophe entre la ville et ses banlieues Est immédiates. Ce marché à caractère populaire est fréquenté par un public inclusif de différentes sphères sociales, bien qu’il soit dominé par une classe ouvrière masculine. La diversité des produits qu’il offre attire familles, jeunes adultes, touristes, libanais, immigrés, fans de vintage, mais aussi femmes au foyer et personnes âgées. Toutefois, il est important de relever qu’au sein de cet espace économiquement accessible se trouvent aussi des facteurs d’exclusion d’une autre nature. Le déséquilibre de la relation de pouvoir entre hommes et femmes dans cet espace à dominance masculine peut effectivement rendre cet environnement hostile à certains profils de femmes.

Malgré la présence de souks après 1990, leur nature se trouve fondamentalement changée.

A travers la ségrégation dans les modèles d’après 1990, les souks sont devenus des espaces aux publics de plus en plus restreints et codifiés. La position géographique de ces nouveaux espaces et leur valeur foncière déterminent largement leur accessibilité économique, et leurs communautés respectives y dictent les comportements admissibles.

Ainsi, malgré la présence de souks après 1990, leur nature se trouve fondamentalement changée, ainsi que les pratiques sociales qui ont pu les caractériser auparavant. Le souk central qui rassemblait une variété de publics est redistribué dans l’espace urbain selon des clivages principalement économiques. Aujourd’hui, entre les Souks de Beyrouth et le Souk du Dimanche se dresse une ville entière, un monde.

Les pratiques sociales caractéristiques du souk traditionnel sont aujourd’hui perpétuées le long des seuils sur les trottoirs. Ces derniers constituent des lieux  accessibles et perçus comme tels, sans contrainte comportementale ou économique, liminaires donc négociables, sans appartenance marquée car ils sont constitués majoritairement de personnes en mouvement. Ils accueillent également les activités statiques des publics marginalisés : le propriétaire de l’échoppe du coin et son ami fument la narghilé en attendant, les personnes âgées jouent au backgammon, la main d’œuvre immigrée se repose à l’ombre d’un muret ou d’un arbre, les conducteurs de service y improvisent une pause, les enfants y dessinent une marelle et y inventent des jeux, les marchands ambulants s’arrêtent pour servir un passant, etc.

Superposant le déplacement à l’occupation statique informelle, les trottoirs sont ainsi des espaces de sociabilité qui échappent aux critères normatifs d’identification de l’espace public. Leur succès en tant qu’espaces de friction, par opposition aux espaces statiques isolés du flux, tient à la présence continue de mouvement, c’est-à-dire de diversité, d’activité et de sérendipité. La dimension du conflit, disparue des espaces normés, réapparait dans les projets de déplacement sous la forme de négociations d’usage, d’acteurs, de temporalité, d’appropriations et de dénominations. Le jeu de superposition parfois conflictuel du statique de l’habiter et du dynamique du bouger fait des trottoirs des espaces publics divers et spontanés où sont négociés des corps, des identités, des spatialités.

1.3 Succès et échec de la Corniche de Beyrouth

La Corniche de Beyrouth est essentiellement un large trottoir en bord de mer. Un espace de mouvement autogéré et informel, la Corniche constitue également un espace contesté entre les autorités et le public.

Pendant les années 1980 et 1990, la Corniche de Beyrouth permettait une certaine mixité et présentait une attractivité significative. Les « express » étaient des kiosques qui servaient du café, du thé, de la bière, des narghilés, et mettaient à la disposition des usager du mobilier comme des chaises et des parasols sur la chaussée. L’article de Christine Delpal sur la Corniche de Beyrouth nous donne quelques renseignements sur son évolution avant le XXIe siècle.

« Si la Corniche se transforme en lieu de loisir, elle devient aussi un espace d’accueil de multiples activités. Des marchands chassés du centre-ville installent dès 1976 leurs boutiques de fortune sur le trottoir, en bord de mer, sur le capot des voitures et recréent un souk improvisé. […] Mais surtout, la promenade dans sa partie nord de Ayn Mreissé au Bain Militaire sera investie sur trois kilomètres par plus d’une centaine d’express : camionnettes converties et astucieusement aménagées en une succession de cafés-trottoirs […] La plupart des anciens consommateurs mettent en évidence le caractère insolite, inhabituel des rencontres du fait d’une certaine opacité des affiliations. […] »

Delpal Christine « La Corniche de Beyrouth, nouvel espace public », in Les annales de la recherche urbaine, Numéro 91, 2001

Citons quelques témoignages recueillis par Delpal:

« On venait là par milliers dans la journée, et le soir par dizaines de milliers, quelques-uns pour se promener, les autres pour y vivre. Moi, j’étais devenu un client fidèle de la Corniche en oubliant pourquoi j’y venais. »

« N’importe qui pouvait venir, rencontrer une femme, fumer de la drogue, vous pouviez trouver de tout ici, mais aussi des gens que vous n’aviez jamais vus avant dans la « région ». Avant-guerre, chacun de nous va se balader sur la Corniche comme s’il était chez lui et s’il voit quelqu’un à une distance de deux cents mètres, il va le reconnaître tout de suite, qui c’est, et pourquoi il est là, tandis que maintenant lakad ikhtalata el habel bil nabel, ‘ tout est mélangé on ne comprend plus rien’, les cafés, les étrangers, les promeneurs, ceux qui sont armés, les soldats, les amoureux… et personne se connaît ! »

L’auteur remarque que cet espace est né pendant la guerre d’un projet civil autogéré, par opposition aux espaces aménagés. Nous voyons ici un exemple du développement d’espaces publics en marge du formel. Le sociologue Waddah Charara explique la négociation de cet espace par plusieurs sous-cultures et groupes sociaux selon des contrats tacites. Ces contrats seraient à la fois le résultat et la condition de l’expression de l’identité de chacun de ces groupes, évitant l’implosion de l’espace public prédite par Delage. Selon Charara, les expressions identitaires propres aux différentes sous-cultures sont liées à l’activité exercée dans ce lieu et passent principalement par les choix vestimentaires. Elles dicteraient et permettraient de prédire ainsi les comportements des différents groupes, justifiant la présence des individus en leur associant une identité et une activité précise. Ainsi, les expressions identitaires deviennent des agents politiques, régissant les distances et les relations intersubjectives entre les différents usagers.

Pour Delpal, la coprésence de « plusieurs systèmes de valeurs » serait la condition du caractère public d’un lieu :

« C’est peut-être dans l’articulation en un même lieu de plusieurs systèmes de valeurs que s’élabore et s’établit le caractère public […] et qu’un lien symbolique peut s’établir entre des citadins qui vivent par ailleurs dans des espaces-temps plus étanches les uns aux autres »

Delpal Christine, « Construction de lieux publics et de sociabilités à Beyrouth : la Corniche du front de mer, un cas spécifique ou exemplaire? », 2002

Toutefois, il vaut la peine d’examiner cette corrélation en l’inversant : ne serait-ce pas le caractère public du lieu qui permet la coprésence de ces systèmes de valeurs ? Selon les conjectures proposées dans cette étude, la position géographique liminaire de la Corniche – qui l’extrait de l’emprise d’un groupe dominant – ainsi que sa typologie linéaire, connexe et favorisant le déplacement, seraient les agents principaux garantissant la coexistence des différents groupes.

Dès 1994, plusieurs restrictions officielles sont appliquées aux activités exercées sur la Corniche, compromettant son caractère public et affirmant une fois de plus les politiques de contrôle qui s’imposent aux espaces de la société. Malgré ces restrictions, plusieurs identités continuent à occuper cet espace et à s’y exprimer. Toutefois, les identités minoritaires ou marginalisées peinent à s’y insérer sans s’aligner aux pratiques existantes, tout comme les pratiques critiques et ouvertement politiques qui constituent une menace aux autorités et sont systématiquement opprimées.

1.4 Les escaliers

L’escalier, par sa morphologie, privilégie l’usage piéton, ce qui contribue à le rendre exclusivement appropriable par ces acteurs. Sa nature d’espace de mouvement ne limite toutefois pas les usages qui s’y déploient. Dans leur majorité, les escaliers de Beyrouth ont une double dimension : d’une part, ils constituent des raccourcis et connexions piétonnes rapides entre différents niveaux de la ville et parfois différents quartiers ; d’autre part ils s’insèrent entre les maisons et immeubles et procurent un espace d’ombre qui se fait rare en ville en raison du manque de verdure. Par cette dualité, ils sont généralement fréquentés par un public mixte qui se compose à la fois d’habitants et d’usagers. S’asseoir, s’allonger, seul ou en groupe, lire un livre, boire un café, faire du sport, se reposer, regarder les passants, sont des formes d’appropriation individuelles et collectives de ces espaces interstitiels auxquelles les chercheurs accordent peu d’importance. Ces modes d’appropriation temporaires passent principalement par le corps.

« Je vais chez des amis, ou on se retrouve quelque part avec des bières qu’on achète pas cher à l’échoppe du coin, sur un escalier de Gemmayze ou on se promène à Hamra. »

« L’espace public c’est ce qui n’est pas privé. C’est ce qui peut être partagé. C’est là où tu peux te dire ‘ je peux aller me poser là sans avoir de problèmes’. C’est les trottoirs et escaliers de Gemmayze par exemple. »

JLM et DBM, enquête

Si les espaces situés (topos) sont soumis à diverses formes de communautarisation, de privatisation, de repérage et de contrôle et que le mouvement devient condition de publicité de (et dans) l’espace urbain, l’urbanité Beyrouthine aurait cela de particulier qu’elle contraint le sujet urbain à un mouvement perpétuel dans sa quête de publicité : d’une part pour assurer son anonymat, et d’autre part pour produire l’image quintessentielle de la ville que les espaces publics échouent à incarner. Cette expérience urbaine de juxtaposition et de simultanéité devient l’unique façon d’appréhender la ville en tant qu’entité : non pas cartographique (abstraite), ni photographique (partielle), mais cinématographique, soit processuelle et cinétique.

« L’errance du navigateur ne demande pas moins son droit que la résidence du sédentaire. Certes, ma place est là où est mon corps. Mais se placer et se déplacer sont des activités primordiales qui font de la place quelque chose à chercher. Il serait effrayant de n’en point trouver. Nous serions nous-mêmes dévastés. L’inquiétante étrangeté Unheimlichkeit – jointe au sentiment de n’être pas à sa place jusque chez soi nous hante, et ce serait le règne du vide. »

Ricoeur Paul, “Histoire/épistémologie” in La Mémoire, l’histoire, l’oubli, 2003, Seuils, p.185

Mouvement et publicité composent alors un système. Or tout système est limité par son entropie, soit par la fatigue de ses composantes. A ce sujet, la citation de Ricœur présage le dysfonctionnement d’un tel système : si la place est quelque chose à chercher, il faudrait finalement la trouver. Dans l’impossibilité de l’immobilité, les conséquences d’un mouvement continuel qui ne mène pas à une place particulière seraient alors l’« inquiétante étrangeté » (Unheimlichkeit) et « le règne du vide ». Quelle urbanité est produite par une publicité en mouvement continu ? Par quels mécanismes la durabilité d’un tel système est-elle assurée ? Les spatialités émergentes de résistance – comme la rencontre dans les espaces réticulés, l’appropriation des vides urbains et la mise en réseau autour de la notion du droit à la ville – apparaissent ici comme une dérogation à l’entropie du système au moyen de la création de spatialités parallèles.


2. Spatialités de résistance

En parallèle aux espaces du mouvement, l’inaccessibilité croissante des espaces publics aménagés se traduit en l’émergence de différents modèles de spatialités de résistance. Nous parlerons de résistance passive pour désigner les pratiques qui investissent et subvertissent les failles et les marges du système urbain, par opposition à la résistance active qui se pose pour mission d’influer sur les processus de production spatiale.

2.1 Résistance passive

Les espaces réticulés : le cas des applications de rencontre

Prenons l’exemple des rencontres amoureuses, qui restent taboues dans bien des milieux aujourd’hui lorsqu’elles se déroulent hors de la surveillance, de l’accord et de la bénédiction parentale ou familiale. Cela s’applique aux relations entre hommes et femmes, mais aussi dans le cas extrême des pratiques et identités queer qui se retrouvent exclues des espaces publics par différents moyens plus ou moins explicites, et dont la rencontre amoureuse est d’autant plus problématique en public. Cette communauté de taille considérable ne peut s’exprimer dans l’espace public qu’avec beaucoup de réserve. Outre les dispositions légales visant à criminaliser les pratiques « contre nature » [17], cette communauté largement marginalisée fait l’objet de plusieurs formes de discrimination de la part de la société. Ainsi les individus queer dans l’espace public se trouvent souvent dans une position vulnérable au sein des dynamiques de pouvoir sociétales, renforcées par l’application abusive des lois qui évoquent des rapports « contre nature » et un « outrage aux mœurs ». Le milieu socio-spatial étant ainsi généralement hostile à cette communauté, son expression identitaire reste limitée et timide, et ses pratiques dissimulées.

L’émergence d’applications numériques comme Tinder, Grindr et Brenda/Wapa et leur popularité dans le contexte Beyrouthin témoignent d’un report de ces pratiques contestées envers le numérique où l’anonymat est plus facilement maintenu, et le public ciblé. La particularité de ces applications, par contraste aux sites de rencontre, est l’association qu’ils établissent entre la géolocalisation et l’identité, produisant ainsi des géographies alternatives. Ainsi, ces applications mobiles fonctionnent tels des scanners d’un espace topologique où les obstacles physiques sont abstraits au gré d’une distance cartésienne tridimensionnelle indiquant la localisation de partenaires potentiels dans un rayon donné. Certes, ces applications combinent l’espace numérique et l’espace physique lorsqu’elles aboutissent en une rencontre face à face ou lorsqu’elles servent de plateforme pour les cover-up marriages [18], mais aussi lorsqu’elles deviennent des outils de repérage qui transcendent l’expression identitaire apparente des individus dans le cas de la communauté queer.

Ainsi, de manière imperceptible, des réseaux numériques s’établissent au sein et en marge de l’espace physique, permettant à des pratiques taboues de se déployer malgré les limitations sociétales et légales qui lui sont imposées. A travers cet exemple, les réseaux numériques apparaissent comme des éléments constitutifs d’une urbanité parallèle encore peu connue, qui mériterait une recherche à part entière.

Les vides : terrains vagues, dessous de ponts, lieux abandonnés

Si certains sites de report de l’espace public présentent à leur tour un caractère public, d’autres constituent uniquement des sites de survie de communautés et de pratiques marginalisées. Ils se déploient à plus petite échelle, et engagent un nombre d’individus plus restreint. Nous observons deux groupes principaux d’utilisateurs qui peuvent se superposer : personnes de milieux défavorisés (main d’œuvre, mendiants, réfugiés) et sous-cultures alternatives (graffeurs, consommateurs de drogues, homosexuels). Ces acteurs partagent un trait commun: leur marginalisation et leur exclusion des espaces normés.

Prenons l’exemple concret d’un parking situé derrière l’Université Saint Joseph, rue Huvelin. En temps normal, cette parcelle isolée du regard de la rue par un mur continu assure des places de stationnement aux visiteurs de l’université et de l’église. Son fonctionnement est assuré par des gardiens qui assistent les usagers et encaissent les frais de stationnement. Il s’agit généralement d’hommes immigrés de classes défavorisées. Depuis plusieurs années, durant les weekends, lors de la fermeture de l’université, cette zone devient un terrain de football où se rassemblent les gardiens de cet espace et leurs pairs. Le gardien devient alors usager, s’appropriant et intimisant l’espace bien que temporairement, et l’investissant de significations, d’usages, et de traces personnelles et collectives.

Pour sa part, l’exemple du pont de Jisr-el-wati présente plusieurs traces matérielles d’intimisation. Les bases en béton des poteaux structuraux du pont ont une dimension qui invite à s’asseoir dans un espace qui ne présente presque aucune attractivité intrinsèque. Tasses de café usagées, écorces de graines de citrouille et autres détritus se concentrent autour de ces assises en béton, indiquant l’occupation de l’espace après la disparition des utilisateurs. Cet espace procure en réalité une zone de repos à plusieurs conducteurs de transports en commun – principalement des services – ainsi qu’un refuge aux mendiants qui s’installent près du feu rouge qui longe le pont. Récemment, depuis l’influx de réfugiés syriens suite à la crise [19], des formes d’occupation moins temporaires – mais tout de même éphémères – émergent et évoluent avant d’être expulsées par les autorités.

Aussi, l’exemple des propriétés abandonnées à camp al abiad  à Geitawi démontre-t-il la présence des traces d’occupation temporaire. Ces espaces extrêmement poreux sont ponctués de graffitis, de bouteilles vides, de seringues, etc. Loin d’être uniquement des espaces de « délinquance », ils sont également – mais timidement – investis par les habitants du quartier et autres passants sur l’escalier public qui longe ces espaces. Un homme âgé d’une soixantaine d’années y occupe une « chambre » où il vient régulièrement éplucher des graines de pin. Il y a installé à la fenêtre un petit espace de travail composé d’une brique de béton et d’une planche de bois. Il y a également improvisé un dispositif de protection solaire en plastique pour les journées d’été.

Un dernier exemple (cité également dans l’analyse des détournements de la voiture) est celui de Freeway à Sin El Fil. Comme l’explique Richard Kahwagi dans son projet pour Queer Geographies : Beirut, Tijuana, Copenhagen [20], il s’agit d’une rue où des rituels de rencontre et de prostitution homosexuelles ont lieu loin de l’attention portée sur les espaces plus centraux de l’aire urbaine.

Ces exemples n’illustrent pas des espaces publics à proprement parler, mais sont représentatifs de sites réinvestis par les communautés et individus exclus des espaces normés et des sites évidents de report comme les bars, cafés et autres espaces semi-publics dont les voitures individuelles . Ces acteurs et leurs pratiques s’insèrent ainsi dans les failles des politiques de développement urbain qui leur sont clairement hostiles.

2.2 Résistance active

Dès 2009, les initiatives individuelles et collectives touchant au domaine public se multiplient à une vitesse considérable, et se déploient à la fois sur les réseaux sociaux et dans l’espace urbain. L’importance de ces organisations réside dans leur revendication des espaces aménagés devenus inaccessibles au public (comme le Bois des Pins ou la plage de Daliet el Raouche) ou par la réactivation d’espaces délaissés (tels que les jardins publics) en y proposant des activités et évènements. Leurs actions se focalisent ainsi surtout le droit d’accès à ces espaces et à leur statut de bien public.

Ainsi, la société civile exclue des espaces aménagés et contrôlés s’organise en associations, ONGs, et collectifs qui prennent pour mission la revendication du droit à la ville, à la mobilité urbaine et à l’espace public. Des groupes comme Nahnoo  (2009), Dictaphone Group (2009), Beirut Green Project (2010), Train Train (2010), National Campaign for Sustainable Transportation (2011), Save Beirut Heritage (2011), Organisation de Developement Durable (2012), Lawwenha Akhdar (2012), Mashaa (2012), et d’autres, travaillent sur plusieurs fronts, dont la revendication des propriétés publiques et la sensibilisation des citoyens à l’injustice spatiale, au droit à la ville et aux espaces verts. Outre leur organisation interne en réseau, il est important de noter que ces groupes font usage des espaces de la ville selon une modalité réticulée, mettant en relation des espaces perçus comme isolés et tissant ainsi des liens entre différentes parties de la ville. Cette relecture de la ville conteste les discontinuités du tissu urbain : secteurs, frontières, autoroutes, identités.

Par exemple, Beirut Green Project organise l’événement « Green your lunch » dans différents espaces verts à Beyrouth, invitant les habitants à se déplacer pour occuper un jardin ou un parc le temps d’un déjeuner. Cet événement a évolué d’un rassemblement informel pour s’associer en 2015 au secteur privé en proposant des accords entre restaurateurs et compagnies, assurant la livraison de nourriture aux jardins en question pendant les pauses déjeuner. Ces évènements connaissent de plus en plus de succès, augmentant la visibilité et l’usage des espaces verts aménagés, notamment à travers le lancement du site Beirut Green Guide qui cartographie les différents espaces verts et leurs caractéristiques dans le but de les rendre plus accessibles. Il reste difficile de prédire si ces initiatives produisent une conscience et des pratiques durables qui subsisteraient au-delà de leur organisation par l’association. Mais rappelons qu’une cartographie est, outre un outil de représentation, également un mode d’emploi. La dissémination d’une cartographie telle que Beirut Green Guide permettrait, dans une certaine mesure, de rendre compte des composantes du tissu urbain à l’échelle de la ville, de relativiser les distances et d’inviter à l’usage.

Il vaut la peine de noter que la contestation de l’urbain prend aujourd’hui une ampleur considérable à travers le monde : dans des phases diverses de leur développement, des pays produisent par différents procédés un espace urbain contrôlé qui échappe à la majorité des citadins. En réaction à cet élitisme dont fait preuve le développement urbain, plusieurs mouvements se mobilisent autour de débats touchant à l’accroissement de l’inégalité socio-économique et de l’injustice sociale et spatiale dans les milieux urbains. Ces mouvements  autogérés font usage de l’espace public pour revendiquer leurs droits à la ville et au processus de production spatiale. Les enjeux Beyrouthins rejoignent ainsi les préoccupations des espaces urbains en Inde, au Brésil, en Chine, en Espagne, en Argentine, aux Etats-Unis, et dans d’autres pays, tel que l’annonce David Harvey dans The Right to the City (2008). L’étendue de ces inégalités et injustices spatiales dépasse donc les frontières de la ville de Beyrouth, révélant ainsi la crise de l’économie urbaine néolibérale à l’échelle mondiale.

Toutefois, dans le contexte de Beyrouth, l’absence d’un réseau qui mette en relation les différentes organisations limite l’efficacité  et la capacité qu’ont ces initiatives d’influencer les décisions et le développement urbain. De manière générale, les causes publiques qu’elles revendiquent peuvent diverger, se chevaucher voire se contredire sans susciter de dialogue ou de collaboration inter-organisationnelle durable. Ce n’est qu’à travers leur mise en réseau sous la forme de coalitions face à des injustices ponctuelles – notamment la Coalition contre le projet de l’autoroute Fouad Boutros (2012), la Coalition pour la réouverture du Bois des Pins (2012) et la Campagne Civile pour la protection de Daliet el Raouche (2015) – que l’impact de ces organisations devient considérable, que leur projet législatif devient complet et pragmatique, et qu’elles parviennent à agir sur les prises de décision.



3. Conclusion

Les entretiens avec les sujets de l’enquête ont été révélateurs dans la construction de la définition de l’espace public, les propos ayant spontanément présenté des critères selon lesquels la publicité d’un lieu serait garantie ou non. La diversité culturelle et sociale, l’accès physique et économique, la qualité interstitielle et fluide, la légitimité par l’aménagement spatial et la qualification légale, et la relation aux différentes formes de contrôle et de pouvoir ont émergé en tant que conditions de l’espace public. En comparant ces caractéristiques à celles qui définissent les espaces disponibles en milieu urbain, nous pouvons conclure que ces définitions se réfèrent non pas à des lieux existants mais à des idéaux ou des pratiques. Ces qualifications rejoignent la définition que nous avons posée pour l’ensemble de cette étude qui accorde à l’espace public une dimension expérientielle qui surpasse les critères légaux et spatiaux.

Pourtant, la ville a présenté dans son passé récent des espaces qui répondent à ces critères. L’absence d’identification avec ces espaces par le grand public, par opposition à leur état antérieur à la guerre, est un indice des profondes mutations qui les affectent. Nous avons en effet établi plus haut que la fragilisation des caractéristiques identitaires et historiques des espaces, ainsi que les différentes formes de contrôle, effectuées en plusieurs étapes, ont engendré une dénaturation des espaces traditionnels de la société : la communautarisation du territoire, les dispositifs de repérage social et la privatisation. Ash Amin décrit l’espace public dans ces conditions de la ville néolibérale:

“Dans ces circonstances, les villes deviennent des écologies d’excédent qui peuvent uniquement produire des politiques du plus fort, réduisant la collision de corps dans l’espace public à un jeu d’appropriation des communs, sur la base de pathologies d’envie, de suspicion et de ressentiment. L’espace public devient synonyme de privatisme collectif et d’antagonisme social au lieu d’agonisme social et de formation civique.”

Amin Ash, Collective culture and urban public space, 2006

Opérant à différents niveaux et échelles (collectif, communautaire, sectaire, entrepreneurial, étatique), ces mesures de contrôle plus ou moins directes compromettent le caractère public des lieux, entravent la formation de la société civile et provoquent un report des pratiques envers d’autres sites. Deux conséquences directes en découlent : D’une part, les espaces publics sont remplacés par les espaces communs. D’autre part, les pratiques sont déterritorialisées et accueillies par les espaces du mouvement.
En effet, les espaces de la mobilité profitent des multiples contradictions d’usagers, d’activité et de métrique et présentent des «espaces d’apprentissage de nouveaux modes de sociabilités» [21]. Ainsi, certains dispositifs d’équipements urbains sont appropriés par des communautés exclues des espaces normés. Nœuds, rues, trottoirs et escaliers sont intimisés par des moyens souvent éphémères et informels. Leur nature d’espaces de mouvement permet aux pratiques poreuses qui s’y déploient de communiquer avec leur contexte et avec le flux anonyme. Dans ce sens, on peut considérer ces sites comme des lieux de production de l’espace public.

Si les espaces situés semblent menacés de communautarisation, de privatisation, de repérage et de contrôle, le sujet urbain se trouve en quelque sorte contraint au mouvement ou à la friction avec le flux.

Mouvement et publicité composent alors un système limité par sa propre entropie.

Dans ce contexte, les spatialités de résistance émergent comme une seconde alternative à l’inaccessibilité des espaces normés. Les espaces numériques réticulés et les vides urbains constituent des sites de résistance passive où peuvent avoir lieu des pratiques socialement taboues ou marginalisées. Par contraste, la résistance active menée par les organisations et campagnes de la société civile  cherchent à influer sur le cours du développement urbain. Bien que ces organisations soient des rares à veiller sur la protection et la réclamation des droits à la ville, leur fragmentation limite largement leur potentiel effectif. La mise en réseau et la collaboration apparait ici comme un moyen de consolider les efforts et les causes pour parvenir à un impact significatif – comme il a été fait pour la coalition de plus en plus efficace pour la protection de Dalieh.


[1] En 1990, Solidere, la compagnie privée du premier ministre Rafic Hariri, se charge de la reconstruction du centre ville. Le processus de reconstruction est largement contesté. S’il fait l’objet de critiques, notamment pour les expropriations abusives qu’il a engendrées, et pour la privatisation et les valeurs élitistes du centre-ville, il est également considéré comme un symbole  de l’efficacité du secteur privé, par opposition à l’impotence des institutions publiques.

[2] voir: Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975

[3] “Human Rights Watch a enquêté sur 11 agressions violentes commises en août et en septembre, contre des Syriens désarmés ou des personnes perçues comme syriennes, par des particuliers libanais. Certaines de ces agressions ont été commises avec des armes à feu et des armes blanches. Toutes les victimes ont été ciblées en raison de leur nationalité syrienne réelle ou supposées, selon ces dernières, ainsi que selon les témoins et les travailleurs humanitaires.” Les quartiers des incidents qui se sont déroulés à Beyrouth sont : Bourj al Barajneh, Jnah, Mar Mikhael, Geitawi, Nabaa, Fern el Shebbak, Barbir et Bourj Hammoud. Source : Liban : Montée des violences à l’encontre des réfugiés syriens.  (http://www.hrw.org/fr/news/2014/09/30/liban-montee-des-violences-l-encontre-des-refugies-syriens)

[4] 20’000 baigneurs en moyenne les dimanches d’étés, selon l’article par S.B pour l’Orient-le-Jour Online, le 28 mai 2015.

[5] “Despite reports that the government had renewed its interest in rebuilding the rail line between Beirut and Tabarja, the closest anyone is likely to come to buying a ticket is still an evening drinking $9 vodka tonics at an exclusive bar that opened recently in the historical Mar Mikhael train station.” Écrivent Lutz et Wilson dans l’article “Restoration of Lebanese railway still a long way off”, The Daily Star online, 19 Juillet 2014. http://www.dailystar.com.lb/News/Lebanon-News/2014/Jul-19/264377-restoration-of-lebanese-railway-still-a-long-way-off-qabbani.ashx

[6] Davyd Chaumard, « L’espace public, scène et mise en scène », in Toussaint J-Y, Zimmermann M., User, observer, programmer et fabriquer l’espace public, pp129, 2001

[7] Henri Lefebvre, 1974, La production de l’espace, Paris : Anthropos.

[8] La notion d’agonisme a été développée par plusieurs penseurs et théoriciens dont Theodor Adorno, Michel Foucault et Chantal Mouffe. Dans ce contexte, nous nous rapprochons de sa théorisation par Mouffe dans le chapitre 4 de son ouvrage The democratic paradox, 2000, Verso Books, London, où l’agonisme désigne le fait d’assumer l’antagonisme inhérent aux dynamiques socio-politiques et d’accepter la nature conflictuelle d’un processus démocratique qui ne mènerait pas au consensus. L’agonisme se comprend ainsi comme une antithèse à l’hégémonie. 

[9] La notion de politique est ici empruntée à Hannah Arendt telle qu’elle l’aborde dans « Fragment 1 », Qu’est-ce que la politique ?, Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 1995, p.33 :
« La politique prend naissance dans l’espace-qui-est-entre  les hommes […]. La politique prend naissance dans l’espace intermédiaire et elle se constitue comme relation. » – Michel Lussault dans son ouvrage De la lutte des classes à la lutte des places, Grasset & Fasquelle, 2009, pp.27-28, reformule cette notion en mettant l’accent sur sa dimensions spatiale : « l’organisation même de tout groupe humain en réunion d’entités distantes, les hommes, qui mettent en œuvre des procédures relationnelles – le mot n’étant pas à entendre dans sa seule acception vertueuse -, visant à traiter ce problème de l’espace-qui-est-entre eux.. […] Voilà qui nous place dans une conception très sociétale de la politique conçue comme une relation, utilisant une approche qui donne, selon moi, à l’espace une fonction éminente. C’est cela qui explique que la moindre intervention sur l’espace qui sépare les hommes des autres humains et, ajouterais-je par rapport à Arendt, de toutes les autres réalités sociales non humaines, est fondamentalement politique. D’ailleurs les luttes politiques sont toujours peu ou prou des luttes d’espaces, de distances, de limites, de places. »

[10] Ash Amin, “The Good City” in Urban Studies 43-5/6, 2006  & Collective culture and urban public space, 2006, (http://www.publicspace.org/es/texto-biblioteca/eng/b003-collective-culture-and-urban-public-space)

[11] Etienne Tassin, « Espace commun ou espace public ? L’antagonisme de la communauté et de la publicité », Hermès, La Revue 1992/1 (n° 10), p. 23-37

[12] Hannah Arendt, Essai sur la révolution, trad. fr. de M. Chrestien. Paris, Gallimard, 1967.

[13] Etienne Tassin, « Espace commun ou espace public ? L’antagonisme de la communauté et de la publicité », Hermès, La Revue 1992/1 (n° 10), p. 23-37

[14] Etienne Tassin, ibid.

[15] Paul Ricoeur, “Histoire/épistémologie” in La Mémoire, l’histoire, l’oubli, 2003, Seuils, p.185

[16] Jean-Claude David, « Espace public au Moyen-Orient et dans le monde arabe, entre urbanisme et pratiques citadines », Géocarrefour, Vol 77 numéro 3, pp219-224, 2002. Article en ligne : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geoca_1627-4873_2002_num_77_3_2746

[17] Code pénal: l’article 534 condamne les rapports sexuels “contre nature”, une loi appliquée abusivement pour intimider, menacer et abuser les personnes qui en sont accusées, notamment les homosexuels et particulièrement les hommes de classes défavorisées et/ou immigrés.

[18] Mariages de convenance résultant d’un accord entre un homme et une femme homosexuels dans le but de dissimuler leurs modes de vie et leurs pratiques sexuelles à leurs familles et entourages tout en répondant à la norme sociale du mariage à un âge donné.

[19] Depuis 2011, des centaines de milliers de réfugiés syriens et kurdes dont la majorité se trouvent sous le seuil de pauvreté arrivent au Liban. Une partie importante s’installe à Beyrouth cherchant des opportunités d’emploi, souvent en tant que vendeurs ambulants, travailleurs quotidiens, ouvriers, etc. Etant donné la hausse des loyers, due en partie à cet influx, les réfugiés habitent en périphérie (Port, Cola, Dora) ou se trouvent contraints d’occuper des espaces abandonnés, voire des équipements urbains (sous-voies, dessous de ponts, etc.)

[20] Lau L., Arsanios M., Zúñiga-González F., Kryger M., Queer Geographies : Beirut, Tijuana, Copenhagen, 2014, Bunnylau

[21] GRANÉ Jean, « L’expérience de l’observation en bureau d’études » in TOUSSAINT J-Y, ZIMMERMANN M., User, observer, programmer et fabriquer l’espace public, pp140-141, 2001

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